Betteraves, clap de fin pour les néonicotinoïdes

Ce fut l’affaire de quelques jours. Lundi 23 janvier, le gouvernement a finalement renoncé à accorder une nouvelle dérogation permettant aux betteraviers d’utiliser des semences enrobées de néonicotinoïdes, ces insecticides surnommés « tueurs d’abeilles ». L’exécutif a été contraint de reculer après la publication d’un arrêt par la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) jeudi 19 janvier, dans lequel elle juge illégale cette exception. « Nous saluons cette décision, s’est réjoui ­François Veillerette, porte-­parole de l’association environnementale Générations futures. Les dérogations accordées en 2021 et 2022 étaient donc probablement illégales. »

Car c’est un long feuilleton qui se clôt. Depuis 2018, la France avait interdit l’usage de cinq néonicotinoïdes. La même année, l’Union européenne en avait proscrit l’usage de trois, mais avait prévu des dérogations « dans des circonstances exceptionnelles » face à un « danger qui ne peut être maîtrisé par d’autres moyens ­raisonnables ».

En 2020, après une épidémie dévastatrice de jaunisse causée par des pucerons, le Parlement français s’est appuyé sur ce texte européen pour donner au gouvernement la possibilité d’octroyer des dérogations pour la filière betteravière. Couplée à la sécheresse, elle avait entraîné la perte de 30 % de la production. Des dérogations ont depuis été accordées chaque année, et sur tout le territoire, pour des semences enrobées. Onze États membres de l’UE avaient aussi adopté des dérogations. La CJUE s’est prononcée après une action en justice d’associations environnementales belges.

Dans son arrêt, elle a estimé que les dérogations ne peuvent pas concerner les semences enrobées de néonicotinoïdes, puisqu’il s’agit d’une action préventive et non curative en cas d’attaque massive de pucerons. Ce qui va à l’encontre des « circonstances exceptionnelles » prévues par le législateur de l’UE.

« À un mois et demi des semis, c’est une immense déception pour toute notre filière qui plonge les betteraviers dans un grand désarroi », a déploré dans un communiqué la Confédération générale des planteurs de betteraves. « Si c’est une année à faible pression de jaunisse, nous saurons gérer, a déclaré Franck Sander, son président. Mais si c’est comme en 2020, ce sera catastrophique. » Il redoute également la concurrence européenne et notamment celle de l’Allemagne, qui « a renoncé aux semences enrobées mais autorisé un produit néonicotinoïde en pulvérisation ».

Le ministre de l’agriculture, Marc Fesneau, tient à rassurer : « Nous mettrons en place un dispositif qui permettrait de couvrir le risque de pertes qui seraient liées à la jaunisse, le temps de trouver les alternatives dont on a besoin. » En 2020, un plan de recherche avait été lancé par le gouvernement. « Nous avons beaucoup avancé mais pas suffisamment, expliquait à La Croix Alexandre Quillet, agriculteur et président de l’Institut technique de la betterave, le 20 janvier. L’an dernier, nous avons testé des solutions individuelles. Cette année, nous avons prévu d’expérimenter les façons les plus efficaces de les combiner. Nous aurions préféré que ces tests se fassent dans la sérénité. »

« Nous craignons que certains agriculteurs renoncent à semer des betteraves cette année, avait-il ajouté. Or, une sucrerie ne fonctionne qu’à partir d’un minimum de production. Cela met en danger l’ensemble de la filière. » Les néonicotinoïdes affectent, même à très faible dose, le système nerveux des insectes, dont celui des pollinisateurs, comme les abeilles, mais aussi celui des oiseaux, dont les populations sont en déclin.

Le cas de la betterave – dernière culture pouvant faire l’objet de dérogations – a longtemps fait débat. Elle est récoltée avant floraison et n’attire donc pas les pollinisateurs. Mais par leur forte persistance, les néonicotinoïdes se retrouvent dans les cultures de rotation pendant plusieurs années, qui font l’objet d’une réglementation. Mais aussi dans l’environnement et les plantes situées à proximité.

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